Camille FontaineVIEW PROFILE →
Doctolib lance une IA de santé souveraine à partir des données des patients : ce qu'il faut savoir sur l'opt-out
Depuis le 1er août 2026, Doctolib utilise les données médicales de plusieurs millions de patients pour entraîner une intelligence artificielle de santé souveraine, avec l'Inria et l'Inserm. Le dispositif s'applique par défaut, sauf opposition.
Un vaste projet de recherche en intelligence artificielle appliquée à la santé fait débat en France. La plateforme Doctolib, bien connue des Français pour la prise de rendez-vous médicaux, a lancé un programme destiné à entraîner une IA à partir des données de ses utilisateurs. Une initiative qui soulève autant d'espoirs que de questions sur la protection de la vie privée.
Un projet lancé le 1er août 2026
Le programme de recherche a officiellement démarré le 1er août 2026. En amont, dès le 8 juillet, Doctolib avait envoyé un courriel à ses utilisateurs pour les informer de la démarche. À partir de cette date, les données médicales de plusieurs millions de patients de la plateforme peuvent être mobilisées pour alimenter les travaux de recherche en intelligence artificielle.
Une collaboration scientifique
Doctolib ne mène pas ce projet seul. L'entreprise s'est associée à des acteurs majeurs de la recherche publique française, à savoir l'Inria, l'Inserm et l'Université Paris Cité. Cette collaboration avec des institutions reconnues vise à donner une caution scientifique solide au programme et à encadrer l'utilisation des données dans un cadre de recherche rigoureux.
Quelles données sont concernées

Les informations mobilisées sont particulièrement sensibles. Il s'agit de l'historique individuel des patients, comprenant notamment les ordonnances, les antécédents médicaux et les rendez-vous pris sur la plateforme. Ces données, parmi les plus personnelles qui soient, constituent la matière première à partir de laquelle l'intelligence artificielle sera entraînée.
L'objectif d'une IA souveraine
Doctolib met en avant un argument central pour justifier sa démarche, celui de la souveraineté numérique. Selon l'entreprise, la plupart des modèles d'IA en santé déployés aujourd'hui seraient conçus hors d'Europe, à partir de données qui ne sont pas françaises. L'ambition affichée est donc de développer une intelligence artificielle de santé souveraine, ancrée dans les réalités locales.
Cet objectif s'inscrit dans un débat plus large sur l'indépendance technologique du continent. À l'heure où l'intelligence artificielle devient stratégique, disposer de modèles entraînés sur des données européennes est perçu comme un enjeu de souveraineté. Doctolib se positionne ainsi comme un acteur de cette volonté de ne pas dépendre uniquement de solutions étrangères.
Le mécanisme de l'opt-out
C'est sur les modalités que se cristallisent les inquiétudes. Le dispositif fonctionne sur le principe de l'opt-out, c'est-à-dire de l'opposition, et non sur un consentement explicite préalable. Concrètement, les données des utilisateurs sont intégrées par défaut au programme, à moins que ces derniers ne fassent une démarche active pour refuser leur utilisation.
Cette approche est au cœur de la polémique. Contrairement à un système où l'utilisateur devrait donner son accord au préalable, ici c'est le silence qui vaut acceptation. Pour s'y opposer, il faut remplir un formulaire d'opposition, envoyé par courriel. Ce fonctionnement place la responsabilité de la démarche sur les épaules du patient plutôt que sur celles de l'entreprise.
Un cadre juridique en question
Sur le plan légal, l'absence de consentement explicite interroge. En l'absence d'un accord formel des utilisateurs, l'entreprise s'appuierait probablement sur d'autres bases juridiques prévues par le règlement européen, comme l'intérêt légitime ou un motif d'intérêt public lié à la recherche scientifique. Ces notions encadrent l'usage des données sans exiger un consentement individuel.
Un point technique important mérite d'être souligné. Les données utilisées seraient pseudonymisées et non anonymisées. La différence est loin d'être anodine, car des données pseudonymisées restent susceptibles, dans certaines conditions, d'être rattachées à une personne. Cela ne procure donc pas le même niveau de protection qu'une anonymisation complète et définitive.
Comment s'y opposer
Pour les utilisateurs qui ne souhaitent pas voir leurs données mobilisées, une porte de sortie existe. Il leur faut effectuer une démarche d'opposition, en s'appuyant sur le formulaire transmis par Doctolib. Cette possibilité de refus est essentielle, car elle permet à chacun de reprendre la main sur l'utilisation de ses informations médicales les plus sensibles.
En définitive, le projet de Doctolib illustre les tensions qui traversent l'intelligence artificielle en santé. D'un côté, la promesse d'une IA souveraine, entraînée sur des données françaises et porteuse de progrès médicaux. De l'autre, des interrogations légitimes sur le consentement et la protection de la vie privée. Le débat qui s'ouvre dépasse largement le cas d'une seule plateforme.





